mercredi 2 mai 2012

Tunisie : « Rboukh » politique du 1 Mai à Tunis


Hier,Le 1 Mai 2012, l’UGTT et le parti au pouvoir Nahdha ont fêté la journée internationale des travailleurs au centre ville. Vers midi, l’Avenue Habib Bourguiba a vécu une scène inédite alors qu’elle était bourrée de manifestants défilant avec des slogans différents voire contradictoires. Une trentaine de personnes  traversent les foules de l’UGTT et de Nahdha en dansant sous les rythmes de Mezouied. Personne ne semblait être intéressé aux danseurs euphoriques  qui continuent leur chemin en direction de l’Avenue de Carthage, derrière le centre commercial « Palmarium ».

« berrouh, bedam nefdik ya houkouma » (âme et sang pour le gouvernement) c’est avec ce slogan, choquant pour plusieurs, que la petite foule a continué son chemin en ignorant les provocations des manifestants de l’UGTT (yezyou mel 9offa ! RCD dégage ! ». Deux hommes affichent une grande banderole avec le commentaire suivant « le syndicat des commerçants indépendants exprime sa joie d’avoir le centre Espace Carthage ». 

1er Mai 2012


Les manifestants continuent à danser en avançant vers un terrain vide (qui était le local de l'ancienne Société  Tunisienne de Distribution)  en pleine Avenue de Carthage. Sur place, ils se font  une petite scène avec deux DJ équipés d’une console, d’un micro et de deux enceintes géantes de son. Les manifestants continuent à danser sous les rythmes ascendants de la musique folklorique tunisienne. Quelques passants les prennent en photo …  

Ces « commerçants indépendants » sont en réalité les marchants ambulants qui travaillent, depuis des années, clandestinement dans les rues et ruelles de Tunis. Sur Charles de Gaule, Bab Bahar, Avenue de Paris, Avenue Habib Bourguiba et Lafayette, ils vendaient tout et n’importe quoi  en dépit du refus  la municipalité et de la police. Au début de la révolution, les marchants ambulants sont devenus plus nombreux et ont envahie Tunis en profitant  d’un vide administratif et sécuritaire qui a duré quelques semaines. Pour revendiquer leur droit au travail, 500 commerçants se sont organisés dans le cadre d’un nouveau syndicat.

Après une année de sa création le syndicat des commerçants indépendant a trouvé un compromis avec les autorités locales. « Les négociations ont duré une année entre notre syndicat et le gouvernement. Nous avons réussi à avoir cette terre gratuitement (l’ancien local de la Société Tunisienne de Distribution). Le gouvernement s’engage aussi à construire le centre commercial et nous donnera chacun une boutique. » Nous a expliqué Walid, un commerçant ambulant souvent basé à Charles de Gaule.  

Le budget du projet est estimé à 5 milliards et 200 mille dinars. Le projet est dirigé par le Ministère du Développement Régionale, le Ministère de l’Intérieur et le gouvernerat de Tunis. Sachant que l’accord des autorités a été donné depuis l’année dernière, avant les élections de l’Assemblée Constituante et la nomination du gouvernement islamiste.

« Nous ne sommes pas des nahdhaouis. Nous somme juste contents et reconnaissants au gouvernement  qui nous a permis d’avoir ce terrain et d’avoir des boutiques propres à nous … nous avons suffisamment souffert de la clandestinité et de la pauvreté» nous confie l’un des manifestants. Pourtant ses collègues ne cachent pas leur appartenance politique en portant les logos de Nahdha sur le front ou aux épaules.
1er Mai 2012

Une autre banderole a attiré notre attention. « Le nom : gauche, le métier : perturbateur, date de décès : le 23 octobre… » c’est ce que nous pouvons lire sur la banderole qui résume une grande hostilité à la gauche tunisienne. «  L’année dernière, le gouverneur de Tunis nous a menti, et a bloqué l’avancement des travaux de construction du centre commercial ». nous a dit Walid pour expliquer le sens de la banderole hostile à la gauche. Mais, le gouverneur Adel Ben Hassen (qui a fortement contribué à la concrétisation du projet d’après des sources médiatiques) n’a aucune relation ni de loin ni de près avec la gauche tunisienne. D'ailleurs, certains l’accusent de faire partie du RCD mais jamais il n’était proche de la gauche. « Je ne sais pas alors … je ne sais même pas c’est quoi la gauche. » répond Walid à notre remarque.

Un jeune marchant s’approche de nous et nous révèle «  c’est pour faire plaisir au gouvernement islamiste que nous avons fait cette banderole. La gauche a rien fait pour le pays. Par contre Nahdha nous a sauvé la vie. Donc, nous avons choisi notre camps et nous l’exprimons. N’est ce pas la liberté d’expression ? » Dit-il en refusant de donner son nom.

1er Mai 2012


Comment Nahdha leur a sauvé la vie ? Nous ne savons rien. Les syndicalistes refusent de donner une réponse claire à cette question. Quelle était la contribution du parti dans la concrétisation des revendications des marchants ambulants ? Et pour quelle contrepartie ? Des questionnements qui restent sans réponses.  

mardi 10 avril 2012

Qui sont derrière les troubles à Kasserine?


Comme je l’ai prévu dans un ancien article qui date d’Octobre 2011, la ville de Kasserine s’agite  et demande des comptes au gouvernement ou plus précisément à l’Etat qui a donné des promesses sans suite depuis plusieurs mois. 



La ville est actuellement à feu et à sang. 

lire l'article de la blogueuse Olfa Riahi 

suivre l'actualité sur ce lien de facebook: Kass Blog 

Les raisons : le gouvernement de béji Caid Sebssi a promis l’année dernière une indemnisation de 3 milles dinars à tous les habitants qui ont respiré le gaz  lacrymogène.

Finalement, nous venons de savoir d’Amel Abaidi, une blogueuse sur place que l’indemnisation n’a touchée que les proches du pouvoir qui, selon les habitants, sont des rcdistes.

Pendant que la police et l’armée répriment aujourd’hui les habitants en colère, personne ne semble penser à une négociation ou à l’ouverture d’une enquête sur cette affaire.

Est-il vrai que les bénéficiaires de cette indemnisation sont seulement les proches du pouvoir ?


Comment et en se basant sur quelle loi ou quelle enquête (ici vient la grande interrogation sur le rôle qu’a joué la commission d'investigation sur les évènements du 14 janvier) l’Etat rembourse des habitants qui ont respiré du gaz alors qu’il y a toujours des blessés graves qui attendent toujours la prise en charge ?


Qui est le responsable de cette décision fictive (sans trace écrite) en Octobre dernier ?


Comment le gouvernement s’est permis de gérer ou de soutenir cette décision (qui nous a semblé une rumeur à l'époque) en mettant à sa disposition des fonctionnaires publics ?


Pourquoi et comment l’armée a été impliquée dans cette affaire et au profit de qui ?

Je me rappel que les responsables y compris l’armée m’ont empêché defilmer ou interviewer les responsables et les citoyens à Kasserine. Et je me rappel qu’aucun média n’a évoqué l’affaire pourtant toute la ville dansait sur ses fausses rimes.

jeudi 5 avril 2012

Tunisie : « l’illusion de l’Islam » dévoile l’illusion de la liberté


« Cette affaire n’a rien à voir avec la liberté d’expression ou les libertés tout court » c’est ainsi qu'entame Maitre Foued Cheikh Zouali son témoignage concernant l’affaire des athées de Mahdia. Après une enquête et une transcription complète du dossier des accusés, le contraire est prouvé. (Enquête réalisé avec la collaboration de Olfa Riahi - voir son article sur ce lien) 

Procès pour Athéisme ou pour atteinte à l’ordre public ?

L’affaire a commencé, le 3 mars 2012, à la ville côtière de Mahdia, quand deux citoyens ont porté plainte, contre deux jeunes, Ghazi Al Beji et Jabeur Mejri, les accusant d’ « atteinte à l’ordre public », « transgression à la morale » et «apport de préjudice à un tiers » tel que cité dans le jugement du Tribunal de la première instance de Mahdia, jugement prononcé à la date du 28 mars 2011. Les accusés ont écopé 7 ans et six mois de prison et 1200 dinars d’amende.  







Les deux jeunes, déjà connus par leur athéisme, à Mahdia, ont publié plusieurs ouvrages qui critiquent la religion islamique. Ghazi Al Beji est connu pour son ouvrage « l’illusion de l’Islam», un roman satirique qui raconte en partie la vie de Mohamed le prophète et sa femme Aicha (avec des caricatures). Jabeur, à son tour, est connu, pour ses multiples ouvrages (les noms des bouquins) publiés sur sa page facebook et sur d’autres réseaux sociaux. 






Jabeur Méjri a fait l’objet d’une comparution immédiate. Et devant le refus des avocats de défendre les accusés, Ghazi a décidé de s’enfuir du pays. En le contactant par téléphone, Ghazi Al Beji n’a pas nié son athéisme en précisant qu’il était en contact avec Jabeur Mejri qui a lu son roman « L’illusion de l’Islam » et qu’il ne regrette rien malgré les menaces de morts, le jugement en première instance et sa galère actuelle. En effet, Ghazi a risqué sa vie en essayant de s’enfuir de la Tunisie, passant par la Libye,  l’Algérie et la Turquie. Il est maintenant en Grèce sans passeport ni argent.

L’affaire reste méconnue par l’opinion publique, bien qu’une radio locale « shams FM » en parle et quelques blogs évoquent l’affaire en provoquant plusieurs questions qui touchent à la liberté d’expression.

La Ligue des Humanistes Tunisiens, Reporters Sans Frontières et quelques militants indépendants sont les seuls qui ont pris la peine d’évoquer l’affaire.

Que peut-il être considéré comme atteinte à  l’ordre public à l’ère de la révolution ? C’est la question de Mahmoud Beji, le père de Ghazi, qui nous a accueillies chez lui. « Mon fils est chômeur diplômé, qui n’a fait du mal à personne. Est-il plus dangereux que ceux qui ont tué des innocents lors de la révolution ? Est-il plus dangereux que les Trabelsis, les Ben Ali, les snipeurs ? Si mon fils ou Jabeur avaient du travail, et gagnaient bien leurs vies, ils n'auraient jamais été impliqués dans ce genre d'histoire. Et puis, ils sont libres de penser ce qu’ils veulent… c’est quoi le problème s’ils ne sont pas croyants ? » 

Mahmoud Béji, père de Ghazi Béji 

 vidéo de son témoignage sur ce lien



D’après l’avocat Foued Cjeikh Al Zouali, que nous avons rencontré, à son bureau, à Mahdia, la plainte a été portée seulement contre Jabeur qui a fait l’objet d’une comparution immédiate. « Les investigations ont mené au nom de Ghazi Al Beji qui s’avère son complice d’athéisme. » ajoute l’avocat qui considère le crime d'insulter le prophète plus grave que le meurtre. « J’espère que la nouvelle constitution alourdira la peine de ce genre de crimes pour protéger la religion et les sentiments des musulmans tunisiens » a –t-il expliqué.

Et la liberté d’expression et de croyance ? « Tout le monde est libre mais dans le respect » insiste l’avocat qui ne voit pas le lien entre l’affaire et la liberté d’expression. Après une longue discussion, il fini par dire que la loi a tranché. « Ce qu'ont fait ces deux jeunes est interdit par la loi. » ajoute-t-il  avant de décrire l’humiliation et l'atteinte psychologique qu'il a subi après avoir vu sur Internet les caricatures de Jabeur Mejri et de Ghazi Beji.

Selon l’article publié par Olfa Riahi sur son blog, l’enquête de police a porté exclusivement sur les publications de Jabeur Mejri et Ghazi Beji. Dans les documents fournis par Maitre Sheikh Zouali, la police résume le livre "Illusion de l'Islam" dont Ghazi est l'auteur par  “Doute de l’existence de Dieu, doute de l’existence d’une religion nommée Islam, doute de l’existence du Prophète Mohamed (QSSL) avec justificatifs du doute comme y insiste l’auteur”.

Lois de répression politique par excellence : 

Étant vagues et extrêmement floues, les lois en vertu desquelles Jabeur et Ghazi ont été jugés étaient utilisées à l’époque de Ben Ali contre les opposants et uniquement les opposants. Les cas sont aussi nombreux au point que l’expression « atteinte à l’ordre public » évoque automatiquement les « prisonniers politiques ».

Il s’agit des articles 121-3 et 226 du code pénal et l’article 86 du code des télécommunications.(voir lelien)

Parmi les opposants à l’époque de Ben Ali qui ont souffert de la prison en vertu de ces lois nous citons : Hamma Hamami, condamné le 14 juillet 1999 par contumace par le tribunal correctionnel de Tunis à 9 ans et 3 mois de prison pour atteinte à l’ordre public (voir le lien). 

L’avocat et activiste Mohamed Abou,  a passé, à son tour,  trois ans de prisons suite à la publication d’un article, en 2007, qui décrit les méthodes de torture du régime de Ben Ali et qui selon la loi, toujours existante, portait atteinte à l’ordre public.  Sans oublier de citer le cas du militant Ahmed Manai qui a passé la moitié de sa vie en exil forcé pour avoir publié son livre « Supplice Tunisien-le jardin secret du général Ben Ali. »  (Voir le lien)


Les journalistes Taoufik Ben Brik, Zouheir Makhlouf et Fahem Boukadous ont été aussi les victimes de ces lois à l’époque de Ben Ali.

Des menaces de mort « salafistes » 

Le père de Ghazi, Mahmoud Beji, nous a confié, que son fils recevait des menaces de mort de la part des salafistes. « Le Sheikh a même envoyé un message à ma femme en lui disant que Jabeur  n’échappera pas au châtiment des salafistes dans la prison. » a-t-il ajouté. Le père ainsi que sa famille sont complètement rejetés par tout le quartier « je vais à la mosquée d’un autre quartier éloigné et je ne fréquente plus le café » explique Mahmoud. « Au tribunal, on nous a prévenu de ne contacter aucun journaliste ni aucune association de droits de l’homme sinon la réaction de l’opinion publique sera violente» nous confie le père de Ghazi qui pense à vendre sa maison et changer quarrèrent d'adresse.

Ghazi Béji, a aussi témoigné, lors de notre entretien téléphonique, que Jabeur Mejri a été torturé au poste de police (information à vérifier).  Il a expliqué qu’avant le procès, des salafistes ont agressé Jabeur dans la rue. « J’ai peur de rentrer chez moi. Même en gagnant le procès, je suis en danger … ils peuvent me tuer et personne ne bougera pour me protéger » a ajouté Ghazi.

Pour avoir plus d’informations sur ces menaces, nous avons contacté le Sheikh Wannasse, Imam à l’une des plus importantes mosquées de Mahdia. Selon ses dires, il n’est responsable d'aucune menace adressée à Jabeur ou à Ghazi. « Mais on ne peut pas blâmer des musulmans touchés dans leurs sacrés s’ils réagissent violemment. » explique le Sheikh qui considère  le « crime » des deux accusés impardonnable.

Sheikh Wannasse 

son témoignage sur ce lien 

Aujourd’hui même, Humain Rights Watch et Reporters Sans frontières se sont déplacés au Mahdia pour enquêter sur l’affaire. Des médias étrangers ainsi que tunisiens commencent à en parler dans le but de provoquer l’opinion publique sur une affaire qui touche le fond de la liberté d’expression que le peuple tunisien s’est battu pour avoir. 

mardi 3 avril 2012

Kilimandjaro : au sommet du rêve


Sur les gros blocs de roches qui parsèment le chemin de Kilimandjaro, j’étais un minuscule point bleu perdu entre un ciel noir et une terre blanche…

 Je décris dans cette note, ce que j’ai vécu durant la dernière étape de l’ascension (de kibo à  Uhuru). On a commencé à monter vers minuit. Il faisait extrêmement froid (3° C). Il y avait peu d’oxygène à respirer et il nous restait 7 heures de marche pour arriver au Sommet de l’Afrique.

Sans forcément être philosophe, prophète ou héros d’un roman rêveur, on plonge malgré soi dans cet état de réflexion à la fois existentielle et absurde : Continuer ou arrêter? Grimper la vie ou descendre vers la mort ? Céder à l’imaginaire nocturne ou rêver de la lumière du soleil ? Quoi de plus dur à inventer: une vie au sommet ou le sommet de la vie ? Peut-t-on vraiment choisir? Peut-t-on rester indifférent ?

A Kilimandjaro, on n’a pas vraiment le choix. C’est la montagne qui décide de notre sort.

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Des cris jaillissent de nulle part.  Deux femmes, pleurent … des silhouettes blanches courent dans ma direction, me traversent, puis, disparaissent dans une sorte de trous ou de grottes. Je ne cherche pas à les attraper. Je suis fatiguée et je ne veux plus entendre les voix tordues qui s’acharnent sur moi …

Sous mes pieds,  la neige dévore mes pas et efface mes traces. Je ne conteste pas. De toute façon, je m’en fous.  Je n’ai jamais cherché à garder ou à laisser une empreinte. D’ailleurs, j’ai toujours pensé que ma mort ne doit laisser ni larmes ni sourire. La neige le sait et elle se moque de moi en dévorant mes pas … elle sait que, de toute manière, je n’ai pas le choix même si je fais semblant d’avoir des alternatives.

Tout est noir. C’est la nuit. Elle est devant moi, au dessus de moi, à mes côtés et à mon intérieur …

La nuit est une couleur totalitaire. Elle ne partage pas l’espace. Elle veut tout ou rien du tout. Je la déteste ! Cette arrogante, blessante et égocentrique nuit … Elle se moque de moi en tourmentant l’air que je respire. Ce n’est pas l’altitude qui me tue, c’est la nuit …

Pour échapper à son noir taciturne, je reviens à mes hallucinations. Alors, les silhouettes blanches reviennent, sortent de leurs trous, et avancent doucement. Maintenant que je les laisse faire, elles ne sont plus pressées. Mais elles n’avancent pas vers moi. Elles se précipitent vers le sommet et moi qui me fait dévorer mes pas par la neige, je m’imagine en train de suivre leur course. Je m’imagine en plusieurs scènes. Parfois, en train d’avancer et parfois en train de tomber. J’avance ou je n’avance pas. Je ne sais plus. En réalité, c’est la neige qui avance sur moi, autour de moi, sous moi, de partout, elle avance et m’efface de mon indifférence. Elle sait très bien que je n’ai pas vraiment le choix… elle sait que je suis fatiguée et que je ne peux plus respirer… elle sait qu’il ne me reste qu’un tout petit rêve qui me tient à la vie …

Quelques pas encore en avant. Et une voix qui m’accompagne ordonne : « avance ! Ne t’arrête pas ! »  Je fais un signe d’obéissance par la tête et je chemine. Un pas, deux pas, trois pas … un moment de silence, deux moments de silence, trois moments de silence … et encore un pas …

Les cris se multiplient. Finalement, j’échappe à la dernière pensée et je tombe … je vois les visages de femmes qui n’arrêtent pas d’hurler. Je les vois détachés du noir qui m’entoure. Je ne résiste pas … sous la pression d’une profonde douleur au creux de mon épaule. Je cède à l’imaginaire. Après tout, c’est moins pénible que la neige et la nuit. Les visages s’approchent de moi …. Les silhouettes s’agitent et reviennent sur leurs pas en courant « Relève toi et avance ! … » Non ! Pourtant, La neige me dévore toute entière… je ne sens plus la douleur. Je ne sens plus le froid … je me laisse guider par les silhouettes et les voix… je me sens plus légère que jamais. 

Le temps passe et je me réveille ! Je suis toujours entourée par la neige. Les silhouettes blanches, les visages de femmes et les voix ont disparu … de ma tête. Je suis au sommet de ma vie ! Au bout de mes rêves ! Au désir d’avoir le soleil encore plus proche qu’un souhait …  

dimanche 26 février 2012

Hommage à un spécialiste des poubelles


Il se lave les mains et le visage. Il porte son manteau, se dirige vers la porte et sort en silence. Le chemin est long et il fait un froid de chien. Il allume une première cigarette… il s’arrête, le silence autour de lui, permet d’entendre de loin les aboiements des chiens 

La nuit ! C’est lourd ! C’est triste … surtout quand il fait froid ! 

Il fini son travail souvent tard la nuit. Et il lui arrive de bosser quelques semaines consécutives durant la nuit. Il est spécialiste de poubelles. Il connait toutes les odeurs de tout ce qu’on jette dans les rues. Sans même regarder, il peut dénombrer toutes les nourritures pourries qui se mélangent dans les sacs plastiques noirs. Il garde souvent  une odeur particulière qui lui colle à la peau comme le destin. Une odeur que lui, seul, peut sentir. 

 Il pense souvent que son odeur est une humiliation ou plutôt à une malédiction éternelle … mais il s’adapte ! De toute façon,  tout le monde s’adapte ! Et parfois on fait mieux, on aime ce qu’on fait … 

Lui, ce qu’il aime le plus est le fait qu’il puisse lire les histoires des autres à travers leurs poubelles. Chaque sac noir porte dans ses entrailles une histoire particulière. Parfois une séparation, parfois une union, parfois une naissance et parfois une perte. Il reconnait à travers les poubelles, ce que les autres ont mangé la veille. Il reconnait aussi ce qu’ils ont fêté … il découvre ce qu’ils veulent cacher ou oublier … et il identifie les discrets et ceux prétentieux … 



 Il reconnait facilement les poubelles des nouveaux mariés par les marmites brûlées et jetés entières avec leurs contenus ratés. Et comme il adore les bébés, il trouve presque un plaisir à sentir les couches sales … et se rappel, avec amertume, de son ex-fiancée, Fatiha. Même si elle l’a quitté après cinq ans, il ne peut pas la blâmer. Car patienter pour un homme complètement fauché  demande beaucoup de courage. Mais garder son courage quand on est pauvre, n’est pas facile… Il le sait. Fatiha est aujourd’hui mariée avec un ouvrier d’usine qui a réussi à meubler la chambre à coucher et la cuisine.  

Les poubelles racontent plusieurs histoires sur les gens, les quartiers et la ville. Les weekends, il se sent provoquer par la senteur de l’alcool. Entre les bouteilles vertes et les grandes bouteilles rouges, il a passé plusieurs soirées de prudence. Devenir un professionnel de poubelle demande des années d’expérience. Et il y a aussi un prix à payer dans chaque aventure. Il n’oubliera jamais le jour où, débutant, il s’est mutilé un doigt par une bouteille d’alcool cassée … il n’aime pas boire, lui. Il préfère manger bien ou dormir bien … 

 Il sent une tristesse immense quand il trouve des photos de couples déchirées … il regarde autour de lui dans l’espoir de voir les personnages des photos pour juste leur dire qu’ils vont très bien ensemble et que la vie est triste sans l’autre moitié... Mais hélas, il fait noir et tout le monde dort … la rue est vide et toutes les portes sont fermées. 

Etre professionnel de poubelles est aussi avoir le reflexe d’être discret et respectueux de l’intimité des autres. Combien de fois, il a fourni un effort énorme pour dissiper l’attention de ces camarades sur les culottes salies des vielles dames ou des adolescentes. Pour s’adapter à son métier, il n’arrête pas d’imaginer les autres à travers leurs poubelles. A côté des foyers universitaires, il a l’habitude de sourire même si c’est dégoutant en ramassant discrètement les préservatifs usés ou les serviettes d’hygiène mal fermées …  

Mais les pires périodes de travail, sont les nuits ramadanesques, les périodes d’Aid Kabir et le réveillon. Durant ces périodes, les odeurs deviennent intenses et terriblement aigues. Dans ces périodes, il s’efforce à comprendre la différence entre avoir faim et manger la moitié de ce qu’on cuisine … 

Il arrive enfin, chez lui. Pour cacher la saleté des murs de sa chambre, il a collectionné soigneusement les posters des belles femmes nues et des footballeurs. Il a trouvé ces posters, parfois intacts, dans les poubelles de quelques quartiers modernes. 

Allongé sur son lit, il fume sa dernière cigarette et essaie avec toutes ses forces d’effacer mentalement les plusieurs odeurs collées à sa peau … sans réussir

jeudi 16 février 2012

Tunisie : nos journalistes sont-ils prêts à défendre la liberté d’expression ?


Polémique ! Encore une autre polémique autour des médias, des bonnes mœurs, de la censure et d’Allah. Hier, mercredi 15 février 2012, le journal Attounissia, a publié sur sa Une la photo de « Sami Khedira » joueur de foot d’origine tunisienne et sa femme presque nue. 

Les autorités ont réagi très vite face à cette publication qu’elle considère choquante. Le proprio du journal, le rédacteur en chef et le journaliste, auteur de l’article ont été maintenus en garde à vue, hier, dans les services de protections des bonnes mœurs à Bouchoucha. Le journal est aussi suspendu…

Donc, en fait, le procureur de la République, qu’on a cru mort (ou rumeur comme les snipeurs) est sorti de son silence hibernal et a montré son efficacité. Cela me rappelle la dernière opération qu’il a menée en toute rapidité et qui concernait la haute trahison de Arbi Nasra (propriétaire de Hannibal TV), mystérieusement et très vite relâché par les autorités tunisiennes.




Ma question est la suivante : pourquoi l’efficacité du procureur de la République n’a jamais concerné les dossiers de la révolution. Pourquoi ce haut fonctionnaire ou son ministère de la justice ne travaillent pas avec la même ardeur pour arrêter les tueurs de la jeunesse tunisienne ? Le gouvernement actuel (PROVISOIRE) considère-t-il une photo de nu plus dangereuse que la corruption, le crime et le terrorisme ?

Hier, j’étais avec quelques confrères, qui, sans se poser la moindre question, étaient contents et fiers de la décision gouvernementale. « Iyah fihom !! yestahlou ! » (bien fait pour leurs gueules) on-ilst lancé en ajoutant que la photo publiée est contre la loi.

De quelle loi, parlent-ils ? Je ne sais pas … et même si elle existe, elle doit être l’une des armes tranchantes de censure bête et arrogante imposée par le régime de Zaba ! À ma connaissance, le code de la presse est suspendu comme toute la constitution en attendant que l’Assemblée Constituante nous écrive de nouvelles lois à la hauteur d’une nouvelle démocratie qu’on espère réelle. Donc en se basant sur quelle loi, le procureur de la république a-t-il ordonné l’arrestation des journalistes d’Attounsia ? 


Mais hélas, il paraît que même les journalistes (les premiers concernés par cette affaire) ne veulent pas de la liberté d’expression. « Non, nous voulons une liberté d’expression responsable. Une liberté qui a des limites» disent-ils. Une liberté d’expression qui ne touche pas au sacré, aux croyances et à la pudeur…

Début de cette semaine, j’étais en formation en journalisme. Lors du déjeuner, j’ai discuté avec une journaliste française et une autre tunisienne (francophone) l’affaire de Nessma TV et le film Persépolis. Et la position de la journaliste (qui m’a demandé en arabe de ne pas parler de cette affaire devant une étrangère) m’a gravement déçue. « Nous sommes musulmans ! Nous ne devons pas tolérer ce genre de films dans notre pays. »
Conformisme, hypocrisie ou lâcheté ? Je n’arrête pas de me poser cette question. Et puis, d’autres questions qui me révoltent : est-ce que nos journalistes comprennent vraiment ce que c’est d’être journaliste ? Quel rôle à jouer dans la société ? Quels principes défendre ? Quelles sont les limites qu’il ne doit pas surpasser ? Y a-t-il une limite déjà ? Et si elle existe, doit-elle être exigée par l’Etat, le gouvernement, l’opinion publique ou la religion ?

Encore hier, et loin de cette polémique, Mohamed Abou, ministre PROVISOIRE de la réforme administrative, a participé à une conférence sur la neutralité de l’administration tunisienne. De tous les points qu’il devait discuter avec les hommes d’affaires présents, il a choisi de s’étaler sur une critique, vraiment, arrogante et bête, des médias en Tunisie. « Je suis avec la liberté de la presse mais pas celle qui donne une mauvaise image de la Tunisie. Nos journalistes ne parlent que de salafistes et de menace terroriste qui n’existe pas … heureusement que nos amis étrangers n’écoutent pas ces mensonges… » Je ne sais pas sur quelle planète gouverne Abou mais il paraît que c’est un abonné fidèle aux pages islamistes de Facebook.

Ce qui m’énerve le plus dans cette histoire est la volonté déterminée du gouvernement de discréditer la presse, de diviser le peuple tunisien et d’étouffer la liberté d’expression.

Le problème est que les simples d’esprit qui défendent aujourd’hui la protection des bonnes mœurs ne se rendent pas compte qu’ils seront la prochaine cible de la censure. Ils ne comprennent pas (ou ne veulent pas comprendre) que la religion ou les mœurs ne sont que l’excuse traditionnelle (utilisée aussi par Ben Ali) de toutes les dictatures du monde pour faire taire les peuples à jamais …