lundi 14 mars 2011

Ras Jedir… si tu peux comprendre !


Entre deux terres, sur une terre poussiéreuse, sableuse, et fatigantes, des milliers sont venus à contre cœur… laissant une vie, et cherchant une autre. Et depuis, ils sont là ... avec un drap, une tente, une nourriture et plusieurs clichés … ils ont tout oublié ...  sauf l’attente…

Des tentes, des visages, des odeurs, des arbres, des voitures, des bus, des valises…
tu te sens coincé, à Ras Jedir, entre le dégout et la pitié … tu peux rester plus qu’une heure à regarder une bouche grande ouverte et tu resteras immobile alors que la nourriture est entre tes mains. Tu resteras ainsi longtemps, figé, coincé, stupéfié, terrorisé, car la famine, tu ne l’as jamais connu.

Tu te sens étrange, à Ras Jedir, car tu ne peux pas parler ta langue. A Ras Jedir, Personne ne comprend ce que veut dire « Humain ». À Ras Jedir, tout le monde parle la langue des réfugiés, celle de l’attente. Et toi, fraichement venu du Nord, tu ne pourras jamais comprendre l’attente … Eux ! Ils sont venus de loin, à pieds, nus, en courant, dans le noir … pour respirer … la vie ! Ils sont en vie ! Mais tu ne pourras jamais comprendre comment ni pourquoi … tu peux rester un an et même plus à regarder une femme te supplier pour une bouteille d’eau ou une orange … et même si tu lui donneras ce qu’elle demande, tu auras honte … au point de la détester …


Dans les lignes d’attentes qui ne finissent jamais, ils sont là, toute la journée. Ils attendent, parfois silencieux par la fatigue ou l’indifférence. Parfois, ils bougent, ils contestent ou ils s’en foutent. Et parfois, ils oublient pourquoi ils sont là… mais ils restent quand même … et à la fin, ils rentrent avec du pain, de la viande, du lait et une orange … et tu ne comprendras jamais l’attente !

Dans les yeux de ces hommes, il n’y a aucune histoire. Le sable, le froid et la peur ont tout effacé. Et pourtant ils savent qu’un jour où l’autre, ils repartiront à un autre destin, sous d’autres cieux … et tu ne comprendras jamais comment ils le savent … car tu ne comprendras jamais comment attendre …

(photos: Hamideddine Bouali) 

On ne dort pas à Ras Jedir, les valises sont toujours prêtes et les bus sont toujours là … il nous faut juste un pays pour rentrer…

lundi 7 mars 2011

Vue sur une prison tunisienne


(Dans le cadre d’une série de reportages pour France Culture, nous avons eu la chance d’avoir une autorisation pour visiter l’une des plus calmes prisons en Tunisie, la prison de Siliana)  



C’était un jeudi. Il pleuvait. Nous étions deux filles devant la prison à quelques kilomètres de la ville. Elle était petite et peinte aux couleurs de Sidi Bou said. Le bâtiment avait l’air bien de l’extérieur. Mais mon cœur battait la chamade et j’avais un sentiment de malaise.  Après quelques secondes devant le grand portail en bleu, un déclic de l’intérieur a ouvert une petite porte. Un gardien nous a annoncé que le directeur nous attendait déjà …

On arrive ainsi dans une petite cour et un déclic a ouvert la deuxième porte : nous voilà dans la prison. Le gardien a frappé à une porte et nous a fait entrer. Dans un bureau, chic et simple, un jeune homme souriant en uniforme bleu foncé, nous a accueillis très chaleureusement. « Je suis le nouveau directeur de la prison … vous êtes les bienvenues ». Premier reflexe du Monsieur le directeur : fermer la porte du bureau à clé. J’étais surprise et gênée … mais finalement j’ai compris la raison de ma peur : nous sommes dans le royaume des portes et des clés… tout  est fermé à clé, les couloirs, les parloirs, l’infirmerie, les salles des cours, les cellules et même les bureaux … et c’est justement ça qui nous fait peur , même si on savait qu’on ne va rester que quelques heures…

Durant les 15 minutes de l’accueil, le directeur nous a expliqué qu’il a pris la direction de la prison au début de cette année et que les choses vont bien sous sa direction sauf quelques petits incidents survenus du 14 au 17 janvier.

Nous avons commencé la visite. Les matons ont ouvert la grande porte qui sépare l’administration des cellules. Nous avons traversé un grand couloir puis une autre porte qui mène au premier département. (La prison contient trois départements, chacun renferme deux ou trois cellules. Un quatrième petit département est disciplinaire. Il compte deux petites cellules).

Dans les couloirs, le directeur nous a expliqué qu’un des trois départements est fermé « En fait, après le 14 janvier nous avons décidé de dispatcher les prisonniers sur deux départements assez sécurisés le temps pour nous de munir le troisième département par un meilleur système sécuritaire ».

Le maton ouvre la porte du premier dortoir. Une cinquantaine de personnes entassées dans une petite cellule d’une vingtaine de lits. En les regardant, je n’avais rien en tête sauf une seule question « qui sont ces hommes ? ». Je n’avais nullement envie d’avoir une réponse détaillée mais j’avais plutôt envie de m’assurer qu’ils sont des êtres humains comme nous …

Le directeur nous a présentées aux détenus.  Ils étaient silencieux, collés aux murs, retirés … dans les yeux, j’ai vu l’inquiétude, la tristesse, la peur, l’angoisse et le vide… j’avais peur qu’ils refusent de parler. Le silence, la tension et les regards braqués sur nous, nous ont obligées de parler très doucement. « Bonjour ! Ça va ? » j’ai chuchoté. « Bonjour ! Oui … non … je ne peux rien vous dire … maintenant ! » Murmure un jeune homme en me regardant timidement et en jetant un coup d’œil sur la bande des matons qui n’est pas loin de nous.  

Nous avons fait les premières interviews en chuchotant. Les prisonniers n’avaient pas l’audace (et même nous) de parler à haute voix. Ils ont parlé des conditions misérables de la prison. Ils ont parlé de la violence, de la torture et de l’attente… « Nous attendons l’amnistie générale que le ministre de la justice a annoncé à la télévision, il y a deux semaines ». Chacun voulait parler de son cas, de son histoire… mais tous avaient une seule demande : l’amnistie générale. Après une demie heure d’interviews, un jeune homme, costaud, le regard humilié et naïf, a commencé par dire « je suis fatigué, j’en peux plus … je suis ici pour consommation de drogue. J’y suis depuis 10 ans. J’étais jugé à l’âge de 18 ans, aujourd’hui j’ai 28 ans … j’ai perdu ma jeunesse à cette prison… »  En traduisant ses paroles, les mots m’ont étouffé, et j’ai pas pu retenir mes larmes …  je n’étais pas la seule qui pleurait dans la cellule …

Dans chaque cellule, il y avait une cinquantaine de personnes, une télévision, seulement deux toilettes, et deux lavabos. Il y avait uniquement dix douches dans toute la prison. « Chaque prisonnier a le droit à une douche, en moins, par semaine » nous a déclaré le directeur fièrement. Ils prennent leurs douches à tour de rôle, par dix personnes. Les douches étaient sales et vielles. Il n’y avait qu’un seul petit miroir pour se raser…

Les prisonniers avaient l’air fragile, triste, déprimé et désespéré. La majorité écrasante était inculpée pour une affaire de drogue. Ils sont des petits trafiquants ou des consommateurs de drogue douce « zatla ». « Nous n’avons rien fait, c’est le clan trabelsi qui gère le commerce de  la drogue dans le pays. Pourquoi c’est nous qui paye le prix ? Nous devons bénéficier de l’amnistie générale et réintégrer la société … » nous a dit l’un des prisonniers. « La loi de Ben Ali ne juge que les pauvres … et elle épargne les riches. Le juge m’a ignoré quand je lui ai dit que j’étais agressé par la police … ils sont tous corrompus» a expliqué un autre. « Dans l’interrogatoire qu’on m’a fait, j’ai précisé que la marchandise (drogue) que j’ai vendu est celle des Trabelsi… tu sais, c’était quoi la réaction de la police ?  Ils m’ont torturé et m’ont menacé de mort si je redis ça … » Témoigne un autre. Bien qu’ils ne soient pas innocents, ces hommes sont, certainement, les victimes d'un régime corrompu et vicieux …  


Après la visite (qui a duré, presque deux heures dans les cellules) le directeur de la prison nous a confié, que ses prisonniers méritent l’amnistie générale. « Nous n’avons pas des grands criminels. En plus, les punitions ne sont pas en adéquations avec les délits… le ministère de la justice doit revoir plusieurs dossiers …  Il doit honorer ses promesses d'amnistie générale!» explique le directeur avec un air de sincérité, pour la première fois durant la visite.

En sortant de la prison, j’avais en tête une seule idée « ces gens sont privés de la liberté parce qu’ils sont pauvres ! Parce qu’ils n’ont eu ni éducation, ni enseignement, ni emplois ! Parce qu’ils ont grandi dans des quartiers populaires, là où il y a rien sauf la rue … là où il n’y avait ni bibliothèque, ni maison de culture, ni théâtre, ni cinéma, ni même salle de jeux… là où il n’y avait qu’un seul moyen de loisir, la drogue ou l’alcool … pour oublier »...

Nous avons rebroussé chemin, en gardant le silence. Un silence terrifiant sur la prison et ses hommes… sur les sentiments, les douleurs, les espoirs et le vide … un silence qui tue ; inspiré des murs et des regards que nous avons vu ….

vendredi 4 mars 2011

Conférence de presse des militants de la Kasbah


Ce matin je me suis dirigée vers la Kasbah pour dire au revoir aux manifestants du sit in qui a duré 14 jours. Des larmes, des adieux, une reconnaissance et beaucoup d’amour ont chargé  cette matinée d’hiver … les bus de Sidi Bouzid, Gafsa, Kaserine et autres villes ont défilé sous les youyous et les chants des tunisois venus spécialement pour saluer les manifestants.  

Vers midi, le service de coordination du comité du sit-in a organisé une conférence de presse à la faculté 9 Avril. Les intervenants ont précisé que le sit in de la Kasbah est la continuité de la révolution dans sa dimension politique. Après un premier sit in qui a donné ses fruits, le mois dernier, par le remaniement ministériel, les comités de la protection de la révolution ont décidé d’avancer et d’exiger au gouvernement de concrétiser les revendications légitimes du peuple (dissoudre le RCD, la police politique, les trois commissions et les deux chambres des députés et des conseillers, de suspendre la constitution et d'appeler à l'élection d'une assemblée constituante).
Mais le message que ces militants ont insisté à passer est le suivant «  la suspension du Sit in n’est pas la fin de la révolution … nous continuerons la lutte dans nos régions avec tous les moyens légitimes pour défendre nos revendications ». Les intervenants ont précisé que le discours de Mbazaa répond à quelques unes des demandes de la Kasbah mais reste flou quand à la position du gouvernement vis-à-vis du conseil de la protection de la révolution qui demande la prise du pourvoir et de décision.
Il faut noter que la conférence était très mal organisée, au point que nous avons eu du mal à poser nos questions. Et après, aucun n’a pris la peine d’y répondre. Un désordre total a régné dans l’amphi du 9 Avril et nous avons remarqué qu’il existe un vrai conflit entre les représentants des comités de la révolution.
Les militants de la Kasbah ont prouvé leur audace, clairvoyance et honnêteté durant les deux sit in de la Kasbah. Ce sont les hommes qui font de la politique sans accepter les concessions qu’acceptent la majorité de nos opposants expérimentés. Ce sont les hommes qui n’ont jamais peur et qui rêvent sans limite et sans calcul. Ce sont les hommes qui ont un idéal et une seule idole : la Tunisie. Ils sont vraiment les hommes qui veillent  sur le bon déroulement de la révolution …
Mais il leur manque l’organisation. J’espère que la prochaine fois, j’aurais une réponse sur mes questions : pourquoi et comment ce comité demande un statut de décision et de pouvoir dans le gouvernement ? En se basant sur quelle légitimité, il demande ce pouvoir ? Et pour en faire quoi ?  

Zarzis en colère


« La Tunisie n’est pas seulement Tunis » nous dit un jeune, que nous avons rencontré à Zarzis (Sud de la Tunisie), pour exprimer sa colère contre la politique du gouvernement provisoire qui ignore toujours les villes de l’Intérieur. Ce jeune était dans le navire détruit, la semaine dernière, lors d’une tentative d’immigration clandestine vers L’Italie. Il s’appelle Anas, 24 ans, chômeur et diplômé d’un institut de tourisme privé. Dans ce même navire, qui a transporté 120 personnes, 85 personnes ont pu être sauvé, cinq personnes  sont mortes et plus que trente sont, jusqu’à ce jour, portées disparues. « C’est une catastrophe ! La grade côtière a tué nos enfants » crient les habitants de Zarzis.

L’histoire ne date pas d’aujourd’hui. En effet, Zarzis a une longue histoire avec l’émigration clandestine. La majorité des familles compte au moins un membre installé en Europe à travers une émigration clandestine. Mais le mouvement d’émigration clandestine s’est activé, remarquablement, ces dernières semaines. Juste après la chute du régime Ben Ali, et en profitant de l’absence de la sécurité côtière, les navires et bateaux transportant des passeurs tunisiens se sont multipliés. Le nombre des tunisiens arrivants au territoire italien a atteint les 5 milles dans quelques semaines.

« La police est au courant de tout depuis des semaines » affirme Mohamed, le père de du plus jeune passeur, disparu, (lycéen, 17 ans). Des dizaines de rescapés ont tous donné le même témoignage « à quelques kilomètres de l’Italie, un bateau de la garde nationale nous a donné l’ordre d’arrêter les moteurs. Quand nous avons obéi, il a foncé sur nous ». Selon les témoignages, en presque 3 minutes, le navire s’est brisé en deux et plusieurs ont retrouvé la mort sur le champ. « Nous avons essayé de joindre le bateau de la garde nationale mais il s’est éloigné … les policiers ont refusé de nous sauver. Quelques uns nous ont frappés. Ils nous ont menacé et mêmes interdit de monter au bateau ».
Juste après le choc, la garde nationale a remarqué la présence d’un hélicoptère italien. «  En voyant l’hélicoptère italien, ils ont commencé à nous aider … c’est grâce aux étrangers que nos frères tunisiens n’ont pas fini par nous tuer tous » se rappelle Anas du drame avec amertume.

Le jour même, les jeunes de la ville publient sur facebook des vidéos relatant les faits du drame. Après quelques jours de polémique dans la presse tunisienne et étrangère, le gouvernement publie un communiqué disant que le navire a essayé de fuir et que le choc n’était qu’un accident. Elle a ajouté, sans précision, que des investigations sont en cours.

Mais les familles des disparus ne croient plus aux explications et promesses du gouvernement. Après quelques jours d’attentes, une manifestation a eu lieu au centre ville. « Je veux voir mon fils mort ou vivant » nous dit une mère en pleurant. « J’ai vendu mes bijoux pour que mon fils puisse aller en Italie … je ne comprends pas pourquoi la police l’a tué » ajoute la dame.

Depuis l’accident, Mohamed (père de famille et chômeur) essaye en vin, de contacter les autorités. «  Mon fils a 17 ans, j’ai pas pu l’empêcher d’aller avec ses amis et son oncle … C’est son droit de rêver d’un meilleur avenir… » Nous a confié le père encore sous le choc. « Je ne lâcherais pas l’affaire, les assassins doivent être jugés » ajoute –t-il après un long silence.

« Le bateau El Horria 203 a fait exprès de foncer sur nous. La police était agressive et elle nous a même menacé en disant qu’elle a le droit de nous tuer… nous demandons qu’une seule chose, une vraie enquête et un procès qui nous rend notre dignité » a clamé Sami, un jeune passeur sous les applaudissements des manifestants.     

A Zarzis, l’émigration clandestine fait partie du quotidien. Les jeunes ne rêvent que de « brûler » avec souvent le soutien des parents. « La pauvreté et le chômage  ne nous laissent pas le choix » explique Anas. « Mon fils a 25 ans et n’arrive pas à s’acheter un pantalon et des chaussures. C’est pour ça, qu’il a choisi de quitter » nous a confié une mère qui attends le cadavre de son fils.
 
Les habitants de Zarzis sont en colère. D’après la majorité, le silence du gouvernement prouve que le système Ben Ali est encore là. « ce gouvernement provisoire ne cesse de nous décevoir» nous affirme Ali Falah, activiste et militant politique. « Plusieurs jours sont passés et aucun responsable n’est venu nous voir sur place. Le gouvernement est indifférent et c’est pour cette raison que nous le refusons» ajoute Ali. A l’aide d’une élite crédible, ce jeune a réussi à fonder  un comité régional de la révolution qui remplace provisoirement le conseil municipal et qui essaye d’avancer en matière de développement durable.

Zarzis est aussi en colère contre les médias tunisiens qui, selon nos interlocuteurs, « manipulent l’opinion public en nous montrant comme des terroristes ou des traitres ». Les habitants ont surtout critiqué les déclarations de la militante Siheme Ben Sidrine qui pense que les baraques qui ont emmené les jeunes à Lampedusa sont libyennes et financés par Leila Ben Ali pour semer le trouble dans le pays. « Ce n’est pas vrai. Les baraques sont tunisiennes et les passeurs ne sont manipulés par personne » nous ont assuré les jeunes passeurs.

« Le silence et l’indifférence ne peuvent qu’aggraver la situation, non seulement à Zarzis mais aussi à toutes les régions de l’intérieur du pays » nous explique Ali Falah en critiquant le gouvernement provisoire. Parait que ce dernier n’a pas encore compris que la révolution tunisienne ne concerne pas seulement Tunis mais toute la Tunisie. Et peut être que pour cette raison des caravanes de liberté, venues de plusieurs villes du Sud, sont venues ce soir, samedi 19 février, à Tunis. Après quelques semaines d’attente, les comités de la protection de la révolution ne font plus confiance au gouvernement et demandent sa démission.

dimanche 23 janvier 2011

Médias tunisiens : le contrôle du pourvoir revient en force


Le 14 janvier 2011, le peuple tunisien a arraché sa liberté d’une dictature qui a duré 23 ans. Le 23 janvier, même la police, symbole et outil de l’oppression politique en Tunisie, a brisé les chaines et a dénoncé  l’injustice de sa direction. Aujourd’hui,  tous les secteurs sont en train de chercher leur chemin de liberté et surtout la voix de leur indépendance. Mais où est la presse tunisienne de ce mouvement historique? 



Le 13 janvier, tous les médias ou presque ont affiché leur volonté de rompre avec la propagande et la censure au service du pouvoir politique. Mais, au bout de dix jours seulement, cette volonté devient de plus en plus faible et de moins en moins fiable. Les preuves d’une manipulation médiatique et d’un discours uniforme se multiplient. Certains journalistes commencent à renouer avec leurs mauvaises habitudes; d’autres se soumettent sans réagir aux décisions de rédacteurs en chef qui ne songent qu’à soutenir, par réflexe et par principe, ceux qui détiennent le pouvoir, simplement parce qu’ils sont au pouvoir.

Aujourd’hui, la liberté d’expression des médias se réduit à deux phénomènes qui résument l’offre d’informations aux citoyens tunisiens.

La critique de la dictature est une diversion

Le premier, est la critique de l’ancien régime: elle ne dépasse pas la démonstration,  imprécise, des crimes dévoilés après le départ de Ben Ali. Le second phénomène est la prolifération de débats (talk shows) sur les plateaux des chaînes de télévision. Chaque soir, les différents sujets qui sont abordés tombent toujours dans les même piège : la diffamation, le règlement des comptes et les querelles inutiles (comme le cas d’Hannibal TV).

Critiques faciles et vagues de l’ancien régime et règlements de comptes sont les deux dimensions d’une dérive malsaine de l’information, dérive qui s’apparente à une nouvelle forme de manipulation médiatique.

Il y a manipulation, en effet, quand les organes de presse se servent de Ben Ali, désormais inoffensif, pour détourner l’attention des citoyens. Prenons l’exemple du lynchage médiatique des personnages et personnalités qui gravitaient autour du couple Ben Ali. Ce bruit médiatique rempli de sensationnalisme et d’émotionnel donne l’illusion d’une liberté d’expression qui n’existe toujours pas en Tunisie. Critiquer et accuser un régime déchu est la chose la plus facile à faire. Mais derrière ce lynchage se cache un objectif d’une véritable opération de diversion : faire croire au peuple tunisien qu’aujourd’hui son seul ennemi est « Ben Ali ». Les médias tunisiens continuent à montrer l’ancien régime comme le seul danger qui nous guette encore. En ne désignant qu’un seul danger, au demeurant factice, les médias tunisiens détournent l’attention du peuple tunisien et occultent, de fait, les autres menaces, bien réelles, elles.

Trois preuves de la manipulation médiatique


Et pourtant…le RCD, parti du dictateur déchu, continue à régenter le gouvernement de transition. Quelques témoignages contiennent les indices de la manipulation médiatique. Comme celui d’une journaliste qui travaille sur un site internet réputé et qui affirme que son rédacteur en chef lui a strictement interdit de faire des investigations sur les documents détruits par quelques responsables ; or, ces documents auraient pu servir de preuves tangibles sur les crimes du régime de Ben Ali.

Un autre journaliste de la chaîne nationale affirme que les coups de fil passés en direct sont filtrés. Il précise que la régie prépare une liste dont les interlocuteurs sont sélectionnés en avance. Ce même journaliste a même témoigné à propos d’un débat mis en scène de A à Z dans les coulisses. Et il nous a confié que plus que la moitié des émissions sont enregistrées pour ne pas risquer un dérapage quelconque.   

Ces derniers jours, l’effort des médias se concentre sur la promotion et le soutien du gouvernement provisoire. La preuve la plus récente est l’interview du premier ministre « Ghanouchi », diffusé vendredi dernier sur la chaîne nationale. Devant les questions dociles des journalistes, Mohamed Ghanouchi a su influencer une grande partie du peuple tunisien. Les plans rapprochés sur ses larmes n’ont laissé personne indifférent, montrant la volonté – pas si innocente que cela - de gagner l’émotion, la compassion et la compréhension des téléspectateurs avec des techniques cinématographiques, bien connues des spécialistes. Le découpage de cette interview montre surtout la complicité de la chaîne nationale avec le gouvernement provisoire. Cette même interview a fait la « Une » de la majorité des journaux, radios et sites Internet du samedi 22 janvier. La presse dans son ensemble n’a pas hésité à ajouter des commentaires positifs en faveur du premier ministre présenté comme l’incarnation de la « rupture avec l’ancien régime ».

Tout se passe comme si pour certains journalistes tunisiens la soumission automatique au Pouvoir était un réflexe conditionné issu de leur « bon vieux temps ».

Les débats télévisés ne servent qu’un seul point de vue

Autre exemple de conformisme anachronique, au niveau des débats organisés par la télévision et la radio : face aux manifestations qui continuent dans toute la Tunisie, les médias sont - encore une fois -  tous d’accord pour suggérer la « frivolité » de ces manifestations ; insinuant ainsi que les manifestations qui ont abouti à la libération de notre pays avaient été, elles, des actes de violence et… de terrorisme. Sans le moindre souci d’objectivité, les médias persistent à critiquer par tous les moyens les demandes des manifestants. Débats, interviews et même les news n’argumentent qu’à partir d’un seul point de vue: « nous n’avons pas de meilleure solution que le gouvernement provisoire dominé par les anciens du RCD ». Et l’argument le plus fort, le plus utilisé aussi, est, bien sûr, la sécurité, l’équilibre et la sérénité du pays qui sont mises en danger, d’après nos médias, par ces manifestations pacifiques. 

C’est un curieux détournement du débat que de l’organiser autour d’un seul point de vue. Le débat, c’est par définition, la discussion ouverte à partir de plusieurs points de vue. Multiplier les débats fermés ressemble fort, là encore, au vieux réflexe conditionné par le seule point de vue qui prévalait, naguère, celui de Ben Ali.

Depuis des décennies, le peuple tunisien s’est habitué à considérer les médias nationaux et même privés comme l’un des acteurs les plus puissants de la société du spectacle. Mais le plus grave, après la révolte du 14 janvier, est de constater que nous n’avons plus beaucoup de chance d’avoir des médias libres, des médias qui se comporteraient comme des outils politiques indispensables  à l’éclosion d’une vraie démocratie. Car, il est clair que nos journalistes, précisément la majorité, renoncent à leur tâche la plus urgente : construire un espace libre de discussion et de réflexion. Il est aussi clair que nos médias cèdent, sous ou sans pression, (une enquête peut le prouver) à l’unique fonction de propagande et de censure qui était leur fonction sous la dictature.



mercredi 19 janvier 2011

Journalistes et blogueurs! Unissons-nous!



Dans cette période transitoire, décisive pour l’avenir de notre pays, les médias tunisiens jouent un rôle important. A cette étape, les journalistes doivent mener un travail cohérent de pédagogie afin de protéger les Tunisiens des extrémistes, des profiteurs et des agitateurs qui veulent se servir de la Révolution du Jasmin.



Personne ne peut nier la métamorphose qui s’est accomplie dans le paysage médiatique de notre pays. Depuis le 13 janvier, tous les médias ou presque, ont montré leur volonté de se réconcilier avec le peuple.


Cependant, nous avons encore beaucoup de travail.

En effet, le journaliste et son rédacteur en chef qui sont pressés par les évènements, par et les déclarations, n’ont pas le temps de mener une réflexion approfondie sur les priorités des médias tunisiens. Dans ces moments de crise, nous devons connaître nos priorités, malgré la pression de l’actualité, sans se préoccuper des scoops et de l’audience ....


Le premier point concerne la confiance du grand public. Pour la réinstaurer, il faut défendre tout le métier et non seulement les médias. Pour surmonter cette crise de confiance, nous devons rester solidaires en oubliant le passé : ne plus chercher dans le passé des concurrents. Nous devons cesser de nous critiquer les uns les autres. Si nous nous unissons, nous serons plus efficaces et surtout beaucoup plus crédibles.


Le deuxième point consiste à tout faire, en urgence, pour délivrer la meilleure information possible, la plus riche et la plus honnête, sur la vie politique en Tunisie. Le Tunisien veut comprendre ce qui se passe autour de lui. Notre rôle consiste à laisser la parole aux politiciens. Mais aussi à élaborer un vrai travail de recherche et d’investigation sur toutes les figures politiques, analyser leurs biographies et les idéologies qui les réunissent. Nous ne devons pas nous limiter aux plateaux de talk show. Les reportages et les interviews doivent être nombreux et approfondis, beaucoup plus que ce que nous avons été amenés à faire dans le passé.

Dans ce contexte, je pense qu’une comparaison entre la Tunisie et d’autres pays qui ont connu des révolutions comparables au cours des vingt-cinq dernières années, sera bénéfique. En effet, cette comparaison permettra de montrer que partout, ce sont des hommes de l'ancien régime qui ont assuré la transition vers une vie politique régénérée, rénovée.


Le troisième point est une nécessité : encourager, par tous les moyens, le Tunisien à s’engager dans la vie syndicale, associative et politique. Cela permettra aux citoyens de trouver plus d’espaces d’expression. Et il favorisera aussi une rénovation accélérée de la vie démocratique, du gouvernement, pour le plus grand bien du pays.

Le quatrième point devrait nous amener à réfléchir à une collaboration avec les blogueurs tunisiens. Certains ont acquis p^lus de crédibilité que nous. La plupart sont immergés dans la société tunisienne. Nous devons dialoguer avec eux, leur donner la parole à travers nos médias pour gagner leur confiance et leur soutien. En outre, ils peuvent être une source d’information considérable dans notre travail de tous les jours.


Pour discuter de ces quelques idées, les enrichir, les confronter démocratiquement, je vous invite à une réunion qui nous permettra de discuter et d’approfondir la recherche d’une nouvelle voie vers une presse tunisienne libre, responsable, crédible et surtout efficace.



Henda Chennaoui

vendredi 7 janvier 2011

Confession d’une journaliste handicapée par la corruption



Depuis le 17 décembre, les évènements se poursuivent et s’évanouissent sous les commentaires suicidaires du peuple, les interprétations des journalistes, politiciens et les barreaux des brigadiers. Ce que nous vivons aujourd’hui dépasse l’actualité brulante, la crise et frôle la guerre civile. Dans tout ça, je vais juste donner le témoignage d’une jeune journaliste qui se voit corrompue malgré elle … et qui cherche à faire une confession avant que ça soit trop tard !

La journaliste : à ce stade déterminant que vit mon pays, je me sens handicapée. Eh oui, je me sens muette, myope, avec des membres immobiles et un cerveau presque défaillant.

Pourquoi ? Pour répondre à cette question, je serais encore plus hypocrite si je présenterais les raisons en disant que je travaille dans un média, « privé », à but lucratif, qui dépend des sponsors, de l’autocensure des rédacteurs en chef et des répressions réelles de l’Etat.

Ce qui précède ne représente pas les raisons, mais plutôt les circonstances dont lesquelles je pratique mon métier « noble ». Moi, la journaliste handicapée, je me contente de partager sur facebook ce que mes amis publient. Je me contente de mettre « j’aime » sur les profils audacieux et de lire les articles et les déclarations chaudes des autres. Aucun autre sujet, n’a plus d’importance que de critiquer le système, d’insulter Ammar, d’encourager Anonymous et de soutenir Sidi Bouzid par des actes facebookiens.

Et devant tout ça, je reste immobile, handicapée, inutile. La rage que je ressens ne peut prendre aucune forme, de peur de perdre mon boulot, plutôt ma seule source d’argent. Que c’est mesquin de se sentir lâche ! De se voir inutile pour son pays, son peuple … sa cause !

Et dans tout ça, comment dire à mon peuple qu’il doit mettre fin à sa brulure ? Comment dire à mes jeunes frères que la lutte ne doit brûler que la dictature qui nous étouffe ?!!! Je meurs tous les jours milles fois en voyant les jeunes tunisiens se brulant en plein public !!! Comment les aider à comprendre que la bravoure n’était jamais autodestruction ?

Moi, journaliste handicapée, j’avoue m’appartenir à l’évanouissement de la Presse
Moi, journaliste handicapée, j’avoue m’appartenir au système aveugle, défaillant et corrompu …
Moi, journaliste handicapée, j’avoue contribuer à la mascarade des médias tunisiens
Moi, journaliste handicapée, j’avoue dénoncer mon droit à la liberté d’expression
Moi, journaliste handicapée, j’avoue avoir vendu mon âme à la dictature
Moi, journaliste handicapée, j’avoue être corrompue

A vous ! Citoyens, journalistes-citoyens et bloggeurs ! À vous, la liberté d’expression, chère à payer mais délicieuse à vivre ! Moi, journaliste handicapée, je me contente de ma honte, de ma carte professionnelle et de ma bassesse…

Signature : journaliste trop lâche pour signer et assumer ses pensées