samedi 5 avril 2014

Tableau de torture

- Ezz est un artiste égyptien, metteur en scène, écrivain, poète et vidéaste. Je l'ai connu entre le Caire et Alexandrie où on a partagé une grande amitié et des moments, le moins que je puisse dire, inoubliables. A mon retour à Tunis, en 2012, j'ai écrit ce petit texte pour résister aux distances et frontières qui nous ont séparé -  



Il est 4h du matin. Il ouvre, péniblement, la porte et rentre. L’obscurité de la maison ne l’empêche pas de repérer le chemin vers le salon et d’allumer la télévision. Il avance machinalement vers les toilettes et urine lentement. Entre-temps, il allume une cigarette. Sa tête, penchée vers l’avant, devient lourde avec la quantité d’alcool qu’il a bu ce soir. Depuis des années, il ne se pose plus la question s’il est vraiment alcoolique ou s’il est simplement solitaire. Il se moque de la quantité d’alcool et du hachich qu’il consomme quotidiennement. De toute façon, il faut bien trouver une activité pour passer vite la soirée et dormir. L’essentiel est d’arrêter de penser pour quelques heures.

Il était moyen de taille et plutôt squelettique au point que ses os se manifestaient vulgairement sous sa peau blanche et mate. Son visage était ridé et couvert par des cheveux danses, noirs et courts. Ses yeux foncés et enfoncés dans ses joues creuses renvoyaient un regard pénétrant et hautain. Il laissait pousser une légère barbe et une moustache pour cacher la maigreur d’une mâchoire carrée mais aussi pour bien entourer des lèvres bien charnues.

Il ouvre le réfrigérateur installé entre la salle de bain et le salon. Il n’y a rien à manger comme d’habitude. De toute façon, il n’a pas faim. De plus, personne ne vient chez lui pour partager un moment convivial. Il s’en fout de la nourriture ou il s’en fout plus précisément des amis qui ne viennent jamais. Finalement, c’est pareil.

En réalité, il nourrissait une haine cachée pour la nourriture. Pour lui, manger et grossir était une trahison à son âme qui se voulait légère. Il pensait, sincèrement, que les gros ventres et les larges cuisses traduisent, par évidence, la vulgarité de l’âme. Son amie éternelle était la cigarette. La fumée saturée de pessimisme, était pour lui comme une arme qui s’évaporait en méprisant les regards des inconnus qui l’entouraient en permanence.

Il augmente un peu le volume de la télévision. Il y a un débat entre un représentant de l’armée, un islamiste et un « feloule ». Il roule un joint lentement. Fumer du hachich avant de dormir est devenu un rituel vital. La drogue n’est plus un moyen de plaisir mais elle sert juste à apaiser ses maux de tête et l’aider à dormir. Dans quelques instants, ses voisins se réveilleront pour commencer leur journée. Ils feront beaucoup de bruit légitime dans le quartier. Oui, un bruit légitime, une anarchie légitime, une bataille légitime qui fait du bien à la production sociale et économique. Lui, il ne produit pas. Il n’est pas utile. Donc, il n’a pas le droit de faire du bruit et déranger par sa musique, par sa télévision ou ses crises de nerfs, les autres « légitimes ». Il doit rester discret et silencieux comme une souris  dressée pour ne pas se faire écraser par la ménagère. Il pense à tout ça et ce rappel du contrôle « légitime » de ses voisins sur sa vie.

 Ces crétins, arriérés, moutons du système, illettrés et ignorants pensent qu’il est coureur de jupons, alcoolique, athée, artiste, arrogant, mystérieux et inutile. Ils contrôlent ses vas et vient et ne tolèrent pas qu’il ramène des filles à son appartement … même discrètement. Ils le boudent et pensent au même temps qu’il est narcissique. Et pourtant, il prouve une joie cachée de vivre dans cet immeuble de ce quartier populaire. Ses voisins sont les pauvres travailleurs qu’il défend dans ses pièces de théâtre. Il ne doit pas oublier son attachement à ses principes d’artiste engagé dans la lutte des classes.

Aux dernières bouffées du hachich, il laisse échapper un sourire moqueur. Oui, finalement, ses voisins ne sont pas aussi mal qu’il le prétend. Ils le font sentir son originalité et sa supériorité intellectuelle et morale. Il s’en fout de leurs jugements, finalement, lui aussi il les juge. Et parfois, il les méprise.

Par contre, ce qui le dérange, au point de la paranoïa, est la police politique. Ces gens qui le suivent partout où il va. Ces gens qui savent tout sur lui et se permettent  d’infiltrer son entourage, ses amis et même sa famille. Il les voit partout. Il se sent étouffé par leur présence et passe une bonne partie de sa vie en train de les fuir dans les cafés et les bars. 

Sur cette réflexion, il se dirige lentement vers la fenêtre du salon et jette un coup d’œil discret entre les rideaux. La rue est complètement déserte. Mais il sait très bien qu’ils se cachent quelque part. Peut-être dans l’une des voitures parquées devant l’immeuble. Peut-être, ils sont dans l’immeuble d’en face, dans les escaliers, ou sur le toit. Ils sont probablement à la mosquée et ils reviendront dès qu’ils auront terminé la prière de l’aube.

Il se brûle le doigt avec son gros joint mal roulé. Il sursaute par l’effet de la douleur sur ses maigres doigts mais aussi de peur que ses hallucinations de mort et d’espionnage deviennent réalité. Il regarde son doigt légèrement cramé par son joint, et fait le compte rapide de cicatrices sur sa main. D’un coup, une fatigue paralyse son corps fragile.  Il se laisse choir sur le canapé et continu à regarder les mimiques de l’animateur et ses invités. Il n’entend pas ce qu’ils disent mais il n’est, tout de même, pas d’accord avec eux. Ils ont tué le dernier espoir d’un vrai pays, d’une vraie démocratie et d’une véritable liberté. Ils sont tous traîtres, tous lâches, tous criminels … le haschich l’empêche de penser plus clairement. Et c’est tant mieux.
 Il ferme les yeux. Se souvient de sa solitude. Il essaye de s’interdire de penser et d’espérer. Il fait le défiler des sourires féminins qui l’ont croisé dans le bar. Il reprend mot à mot les discussions avec ses camarades et surtout les passages où il était le plus pertinent… comment ça se fait qu’il n’est pas reconnu par ces connards, analphabètes qui se prennent pour des révolutionnaires ? Ils sont certainement jaloux de son intelligence… le jour viendra où il sera reconnu à sa juste valeur. Il y aura son portrait dans tous les bars de la ville, une salle de cinéma et une avenue qui portent son nom, des femmes et des hommes qui se vantent de l’avoir connu de près …   

Il ouvre ses yeux lourds par la drogue, se ramasse du canapé et se dirige, lentement, vers la chambre à coucher. Un grand lit avec des draps usés. Une petite armoire marronne claire, sans porte, où des vêtements se mêlent, amoureusement, avec des livres et des scénarios. Un bureau, longtemps déserté poussiéreux sur lequel des centaines de papiers et de documents dorment depuis des mois voire des années.

Il se plonge comme un cadavre sur son lit. Il n’ôte pas ses vêtements et ses chaussures et regarde vaguement vers le plafond. Cette scène très classique, très caricaturale décrit comme l’ont fait mille autres personnes le quotidien nocturne d’un artiste bohémien solitaire et pauvre. Quelle originalité ou créativité de la reproduire dans un film ou un roman ou une pièce de théâtre ? Et pourtant, cette scène résume bien sa vie. Elle est plutôt toute sa vie. Il repense aux sourires de femmes qui l’ont admiré pendant qu’il faisait ses discours révolutionnaires sur la lutte des peuples et l’art engagé… ces petites femmes belles, révoltées et fragiles qu’il aime bien encadrer, admirer et écraser et dominer par la suite.

Il se réveille complètement mouillé. La tête lourde de douleur mais aussi de bonne humeur. Il adore ses rêves érotiques et compte beaucoup sur son imagination pour meubler ses nuits de solitude. « Une façon de militer contre la tristesse  du quotidien » se dit – il, souvent, pour ne pas laisser la place aux remords. En sortant du lit, il se rappel d’un rendez-vous important qu’il avait avec des amis qui devraient jouer dans sa futur pièce de théâtre. Il se dépêche, alors, pour pas les rater même s’il sait qu’ils n’ont rien à foutre de leur journée, comme lui, et qu’ils resteront, pendant des heures, plaqués dans le café à mater les ruelles de la ville et à philosopher sur la vie et la révolution. Après la douche, il sort. La jouissance de ce matin lui a inscrit un petit sourire au bout des lèvres.

Sur la terrasse d’un café populaire qu’il avait l’habitude de fréquenter, ses copains étaient là, sans grand changement dans le décor qui les entours. Bizarrement, Ils rigolent tous en montrant des doigts ses pieds. Sans comprendre de quoi il s’agit, il regarde par reflexe ses pieds. Le choc était énorme. Il découvre qu’il a oublié ses chaussures. Sans trop réfléchir à quoi faire, il court en direction de chez lui pour  s’habiller. Il court en écrasant ordures, pierres, chats et dieu sait quoi d’autres. Le chemin lui parait plus long que jamais, lui qui, quotidiennement, ne se fatigue et ne se lasse jamais de faire le tour de toutes les rues et ruelles de la ville.

Il est à deux cents mètres de chez lui. Il lève les yeux pour regarder la petite fenêtre de son appartement et anticipe mentalement toute l’opération qu’il doit faire rapidement et sans bruit pour ne pas attirer l’attention. Mais trop tard, tout le monde l’a vu sans chaussures ! Vont-ils le dénoncer à la police ? Ses voisins, et surtout le gérant du café en face, et la femme de l’épicier qui déteste la façon dont il regarde sa fille…  vont-t-ils profiter de l’occasion pour l’humilier et l’obliger, pourquoi pas, à  quitter son appartement ? Il pense à tout ça et continue à courir, mais l’immeuble reste encore loin ou peut être qu’il est encore un peu plus loin que la seconde précédente.

Arrivé, enfin, à la grande porte de l’immeuble, il voit une petite camionnette de police qui s’arrête brutalement en lui barrant la route. Deux grands hommes, sortent de la voiture et le couvrent d’insultes et d’injures. Il ne riposte et ne proteste pas. Il sait très bien qu’il est interdit de sortir sans chaussures. C’est une vielle règle connue par tout le monde. « Interdit de sortir les pieds nus dans la rue pour tous les citoyens, même si on est pauvre, même s’il fait beau et même si on a, carrément, pas de pieds à couvrir ».

Les deux policiers l’emmènent dans la voiture au poste de la police. Il se laisse aller.
Dans une chambre complètement sombre. Il ouvre les yeux. Assis, certainement sur une chaise, il sent ses mains attachées dernière lui. Il sent une petite douleur au crâne. Les deux policiers ont dû le frapper pour pouvoir l’emmener et l’attacher dans cette cellule. Que s’est-t-il passé entre temps ? A-t-il signé des papiers ? Impossible puisqu’il était inconscient. Voilà qu’il se trouve dans la situation qu’il a redouté toute sa vie : La prison, l’interrogatoire de la police politique, la torture, l’angoisse et la peur de la mort, dans l’oubli de ses proches et ses voisins qui le détestent.

Il avait toujours peur de se trouver entre les mains de la police. Aujourd’hui, quand le cauchemar est devenu réalité, il se sent calme, serein et même soulagé. Il se sent, tout d’un coup, libéré de sa peur et de ses hallucinations. Il croit comprendre, un moment, comment les héros de la résistance ont affronté les méthodes les plus horribles de la torture et du chantage. C’est le moment de gloire qu’il a, éternellement, attendu. N’est ce pas ? Désormais, il n’est plus comme les autres. Désormais, il est quelqu’un d’exceptionnel.
A un moment lointain, et après des centaines voire des milliers de réflexions glorieuses qui l’ont bercé.  Il entend des pas qui s’approchent de lui. Un homme cagoulé, vêtu en noir, rentre dans la cellule et ouvre la lumière. Une lumière extravagante, gourmande et envahissante qui a aveuglé, deux petites secondes, les yeux d’Ezz. Il découvre alors sa nudité et pense directement au viol. L’homme cagoulé, était de sa même taille et presque dans sa même maigreur pitoyable.

Le cagoulé observe Ezz sans grand intérêt. Après un moment de silence hésité, Ezz essaye de dire qu’il est interdit, par les droits de l’homme, de torturer un artiste juste parce qu’il a oublié ses chaussures … et que les pieds nus ... Mais, visiblement, il était trop tard de négocier ou même de retarder un peu son sort. L’homme cagoulé était trop occupé par autre chose, pour l’écouter. Donc, il s’est tu et renonça à son discours.

L’homme cagoulé laisse la porte ouverte. Peut-être qu’il attend l’arrivée d’autres bourreaux. Il sent son souffle coupé quand l’homme cagoulé commence à ramener des matériaux déposés devant la porte de la cellule. Des bâtons et une grande plaque. C’est des battons de torture ?! Son courage et sa sérénité ont disparu d’un trait ! Il sent une vague de pitié, mouillée de larmes, pour lui-même. Au même temps, l’inconnu cagoulé commence à manipuler ses trois battons et il les colle soigneusement à la plaque. Il ne croit pas ses yeux, c’est un chevalier !
Le cagoulé commence à mélanger ses couleurs sur une petite palette et s’empresse de commencer à peindre son détenu en pleure. Ezz, et sans comprendre les raisons, continue à pleurer pour ne pas contrarier son peintre.

L’homme cagoulé continue à faire le portrait avec une concentration extrême. Peindre un prisonnier nu est-il une nouvelle méthode de torture ? Non, puisqu’il ne sent, jusque-là, aucune douleur. La police va-t- elle utiliser son portrait nu pour un chantage. Peut-être. Mais pourquoi la peinture ? Ils pouvaient prendre une photo, la passer sur Facebook, la coller sur les murs de son quartier, l’envoyer à sa famille… mais un tableau de peinture ! Pour quoi faire ? Il résolut d’attendre l’achèvement de son portrait pour découvrir le plan machiavélique de ses ennemis. Au cours de cette attente, il dort à nouveau…

À son réveil, il sent son jean complètement collé à ses maigres jambes. Sa tête était lourde. Bon, c’était un autre rêve ou plutôt cauchemar nourri de ses désirs et ses angoisses. Il doit un jour écrire ces rêves, bien ficelés, et en faire une pièce de théâtre « personnelle ». Cette terminologie lui plaît beaucoup. Elle est le fruit de l'« art contemporain » qui permet plus de liberté et ce qu’on appelle, abusivement, créativité. Il doit prendre un café pour stopper ses maux de tête.

Il boit son café en allumant son petit ordinateur. Il a oublié de prendre sa douche. Il se promet qu’après un coup d’œil sur Facebook, il ira faire sa toilette et sortir pour  les courses d’alcool et de hachich.

Il sort après une longue fixation devant le miroir. Tout est normal et ennuyeux y compris son doigt brûlé la nuit d’hier et qui rappel sa maladresse. Il s’assure qu’il n’a rien oublié et surtout ses chaussures. Dans la rue, les regards méfiants et haineux de ses voisins le réconfortent. Il est bien dans le réel.







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